« Le socialisme », de Jean-Numa Ducange...

Marxisme et mouvement ouvrier.

« Le socialisme », de Jean-Numa Ducange...

Message par Gayraud de Mazars » 09 Mai 2026, 10:16

Salut camarades,

« Le Socialisme » de Jean-Numa Ducange : « Sans clarification doctrinale et confrontation stratégique réelle, il est difficile d’imaginer un véritable renouveau »
En débat dans le journal L'Humanité
Publié le 8 mai 2026
Entretien mené par Pierre Cazemajor

Dans « le Socialisme » (Que sais-je ?), l’historien Jean-Numa Ducange retrace la longue histoire d’une idée qui, pendant près de deux siècles, a incarné l’espérance d’un monde plus juste. Aujourd’hui affaibli, le socialisme n’a pourtant pas disparu. L’auteur éclaire ses forces, ses contradictions et les conditions possibles de son renouveau.

Qui est Jean-Numa Ducange ?

Maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Rouen, laboratoire Grhis, Jean-Numa Ducange est codirecteur de la revue « Actuel Marx ». Il a notamment publié « la Révolution française et la social-démocratie » (PUR, 2012) et « Jules Guesde. L’anti-Jaurès ? » (Armand Colin, 2017). Il coordonne le projet Eurosoc (European Socialism).

https://www.humanite.fr/en-debat/histoi ... EifQ%3D%3D

En 1945, Léon Blum disait encore du socialisme qu’il était le « maître de l’heure ». Huit décennies plus tard, l’effondrement de l’Union soviétique et la fragmentation du monde ouvrier ont profondément ébranlé l’idée socialiste. Dans « le Socialisme »(Que sais-je ?), Jean-Numa Ducange en retrace l’histoire, les contradictions et interroge son avenir.

Quand on remonte aux origines, qu’est-ce qui constitue le noyau dur du socialisme ?

Il y a d’abord une aspiration très ancienne à lutter contre les inégalités ou du moins à les réduire radicalement. Cette aspiration précède de loin l’apparition du socialisme contemporain. On en trouve des traces dans certains textes religieux, dans des courants radicaux du protestantisme au XVIe siècle, dans des mouvements qui, au nom d’un égalitarisme fondamental, contestaient l’ordre établi.

Ce qui apparaît alors, c’est moins une doctrine constituée qu’un imaginaire : celui d’une société plus juste, où la propriété ne serait plus concentrée entre les mains de quelques-uns. Le socialisme du XIXe siècle donne à cette espérance une traduction politique, théorique, organisationnelle. C’est là, me semble-t-il, son noyau dur : non seulement la critique des inégalités, mais l’idée que cette vieille aspiration de l’humanité peut enfin devenir programme, parti, stratégie, institution, en un mot, histoire.

À quel moment la distinction entre socialisme et communisme devient-elle décisive ?

À la fin du XIXe siècle, dans les espaces français, allemand ou anglais, les deux termes peuvent encore être employés avec une relative souplesse. Quelqu’un comme Jean Jaurès, par exemple, utilise les deux. Le communisme a généralement une connotation plus radicale, plus directement liée à la communauté des biens et à la critique frontale de la propriété privée, néanmoins la frontière reste poreuse. La grande rupture a lieu en 1917, puis surtout en 1918, lorsque Lénine décide de rompre avec l’étiquette de « social-démocrate » pour adopter celle de « communiste ». À partir de ce moment, les partis qui se réclament de la révolution bolchevique se désignent comme communistes.

Comment l’horizon de transformation du socialisme s’est-il progressivement rétréci ?

Il faut d’abord dissiper un malentendu. Ce n’est pas parce que les socialistes ou les sociaux-démocrates rejetaient la voie révolutionnaire violente qu’ils avaient renoncé à transformer profondément les rapports sociaux. Ce serait un contresens. Des figures comme Otto Bauer, en Autriche, ou Léon Blum, en France, n’abandonnent jamais, jusqu’au bout, l’idée d’un dépassement du capitalisme, même si celui-ci doit passer par des étapes, des compromis, des médiations. Mais il est vrai qu’ensuite cet horizon s’est resserré.

D’un côté, le contre-modèle soviétique a fini par peser d’un poids écrasant. À mesure que son image se dégradait, puis qu’il s’effondrait, c’est l’idée même d’une autre organisation générale de la société qui perdait de sa crédibilité. De l’autre, les États providence d’après guerre ont permis des améliorations bien réelles des conditions d’existence ; si bien que la correction des excès du capitalisme a souvent pris le pas sur l’ambition de le dépasser.

Dans cette histoire, l’utopie occupe une place centrale…

Oui, sans aucun doute. Sans cette dimension, on ne comprend pas ce qui s’est joué, pour le meilleur comme pour le pire. Le socialisme a toujours porté une part d’utopie, au sens où il a offert bien davantage qu’un catalogue de réformes : une projection, une promesse, une image d’un autre monde possible. C’est ce qui lui a donné sa puissance d’adhésion, sa capacité à faire espérer, à mettre en mouvement.

Mais cette force a aussi son envers. Lorsque l’utopie prétend se réaliser intégralement, en forçant le réel, elle peut devenir redoutable. Je ne crois pas qu’on puisse totalement dissocier l’attraction qu’a exercée le stalinisme, à une époque, de l’idée d’une utopie réalisée. Il faut donc tenir les deux fils ensemble : l’utopie comme énergie émancipatrice et l’utopie comme risque de basculement lorsque le réel est sommé de se conformer à une vision totale.

Vous insistez aussi sur le rôle décisif du mouvement ouvrier dans l’histoire du socialisme. Comment cela se traduit-il ?

C’est un point fondamental. Le socialisme ne se réduit pas au seul monde ouvrier, mais c’est bien l’organisation politique du monde du travail qui lui a donné sa puissance historique. Les grandes concentrations ouvrières, les syndicats, les coopératives, les partis, les sociabilités qu’il rendait possibles : tout cela a permis au socialisme de passer du registre de l’idée à celui de la force organisée.

Le problème est que cette base s’est profondément transformée. Avec la désindustrialisation, la fragmentation du salariat, l’éclatement des collectifs de travail, le socle historique du socialisme s’est fissuré. Les partis socialistes se sont de plus en plus appuyés sur des classes moyennes salariées, tandis que les ouvriers, eux, furent souvent les premiers touchés par les restructurations, la désaffiliation politique et l’affaiblissement des cadres collectifs. Ce déplacement a profondément déstabilisé le socialisme.

Le rapport entre socialisme et nation est central dans votre livre. La question nationale a-t-elle moins été son contraire qu’une de ses tensions constitutives ?

Absolument. Le socialisme est fondamentalement un projet de dépassement des nations, ou du moins des frontières, même s’il ne vise pas nécessairement leur abolition. Le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » n’est pas qu’une formule : il dit l’idée d’une condition commune, par-delà les langues, les patries, les appartenances. Mais cette dimension internationaliste n’a jamais supprimé la question nationale. Au contraire, elle l’a sans cesse retravaillée.

Le socialisme ne dispose pas d’une définition simple et univoque de la nation. Certaines traditions ont pensé les nations opprimées comme légitimes à se libérer ; d’autres ont estimé que la nation n’était qu’un obstacle à dépasser ; d’autres encore en ont fait une dimension stratégique essentielle. Cette tension est constitutive, et elle revient aujourd’hui avec force autour de la question migratoire. L’avenir du socialisme dépend en partie de sa capacité à répondre à cette question.

Quel rôle la fragmentation du monde ouvrier et la « moyennisation » des partis socialistes ont-elles joué dans son affaiblissement ?

Les partis ouvriers ont longtemps pu s’appuyer sur un bloc social relativement cohérent : un monde du travail concentré, encadré, politisé. Or ce monde s’est défait. La désindustrialisation, l’éclatement productif, la fragmentation des statuts ont profondément désorganisé ce qui faisait la force matérielle du socialisme. Il y a aussi la question de l’alliance avec les autres groupes sociaux, notamment les classes moyennes.

Tant que la base ouvrière demeure solide, on peut élargir. Mais, lorsque cette base s’effrite, l’élargissement devient transformation du centre de gravité même du socialisme. Les classes moyennes salariées, souvent grandes bénéficiaires de l’État providence, sont devenues des soutiens importants des social-démocraties. Les ouvriers, eux, ont été les plus exposés à la désindustrialisation et à ses effets déstructurants. D’où une désaffection ouvrière de plus en plus nette à l’égard des partis socialistes classiques.

Avec le recul, peut-on dire que le populisme de gauche a surtout occupé le vide laissé par la social-démocratie, sans réussir à refonder une perspective socialiste durable ?

Oui, je crois qu’on peut le dire ainsi. Ce qu’on appelle populisme de gauche recouvre des contenus assez différents selon les pays, mais avec un point commun : il récupère incontestablement une partie de l’héritage des mouvements politiques classiques, tout en affirmant une rupture radicale avec eux. Il repose sur l’idée que les anciennes lignes de clivage ne fonctionnent plus et qu’il faut opposer le peuple aux élites dans une logique de conflictualité plus immédiate. Cela a pu produire, un temps, des effets de mobilisation.

Mais la version radicalisée du populisme de gauche me semble sortir du socialisme plutôt que refonder celui-ci. Surtout, du point de vue organisationnel et sociologique, on est très loin de ce qu’ont été les grands partis ouvriers ou communistes. Il n’y a pas le même degré d’encadrement, de formation, de structuration. Ces mouvements ont souvent occupé un vide. Je ne crois pas, en revanche, qu’ils aient réussi à reconstruire l’idée socialiste.

Le cadre européen pousse-t-il structurellement les socialistes vers le compromis, au point de rendre plus difficile toute politique de transformation sociale ambitieuse ?

Le socialisme s’est historiquement pensé dans un cadre très européen. Non seulement parce qu’il est né en Europe, mais aussi parce qu’il a longtemps porté une vision internationaliste dans laquelle l’Europe pouvait apparaître comme un horizon presque naturel. De ce point de vue, il y a quelque chose de profondément européen dans l’histoire même du socialisme. Mais aujourd’hui, ce que l’on constate, c’est que les partis socialistes et sociaux-démocrates restent largement inscrits dans ce cadre, y compris lorsqu’ils en critiquent le fonctionnement. La remise en question frontale des institutions européennes est devenue très marginale chez eux.

On parle beaucoup de réorientation, beaucoup moins de rupture. Or ce cadre européen pousse structurellement au compromis. Il réduit les marges de manœuvre des États pour mener des politiques sociales ambitieuses et il conduit donc très souvent les socialistes de gouvernement à ajuster leurs objectifs à des contraintes qu’ils ne maîtrisent pas. De là naît un sentiment d’impuissance. Et ce qui frappe, c’est que, malgré la critique croissante de cette Europe, aucun horizon alternatif vraiment cohérent n’a, pour l’instant, été proposé.

Dès lors, comment penser un renouveau du socialisme aujourd’hui ?

Il n’existe plus aujourd’hui d’organisation qui porte naturellement, de façon évidente, une refondation du socialisme. Mais ce que montre son histoire, c’est que les moments de renouveau passent presque toujours par une relance du débat idéologique, programmatique et stratégique. Bien sûr, cela ne suffit pas à lui seul, mais il faut rouvrir des discussions de fond sur ce que le socialisme veut encore dire, sur ce qu’il veut transformer, et par quels moyens. Même des épisodes très critiqués, comme la « troisième voie » blairiste, avaient eu au moins ce mérite : relancer un débat d’orientation à l’échelle européenne. Aujourd’hui, ce débat est beaucoup plus faible. Or, sans clarification doctrinale, sans confrontation stratégique réelle, il est difficile d’imaginer un véritable renouveau.

« Le socialisme », de Jean-Numa Ducange, Que sais-je ?, 128 pages, 10 euros.


Fraternellement,
GdM
"Un seul véritable révolutionnaire dans une usine, une mine, un syndicat, un régiment, un bateau de guerre, vaut infiniment mieux que des centaines de petits-bourgeois pseudo-révolutionnaires cuisant dans leur propre jus."
Avatar de l’utilisateur
Gayraud de Mazars
 
Message(s) : 3014
Inscription : 23 Avr 2014, 12:18

Retour vers Histoire et théorie

Qui est en ligne ?

Utilisateur(s) parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 26 invité(s)

cron